Escale à Breskens

C’était le 25 mai 2003, à 4h59 précises un beau matin en Hollande, à Breskens, sur la route du retour vers Boulogne. Pierre et moi, nous venions de passer une dizaine de jours dans les canaux néerlandais, le temps avait été très beau, comme il pouvait encore faire beau en ces temps pourtant pas très reculés. A croire que c’était avant les changements climatiques. Nous avions mangé du hareng fermenté dans des tonneaux de bois, recette au nom imprononçable et au goût très particulier que seuls les Bataves peuvent apprécier. Pierre n’avait pas aimé et moi-même je n’avais pas demandé de « rab ». Notre dernière étape nous avait donc conduit à Breskens pour y passer la nuit et repartir de bon matin avec la marée à Nieuport.

Ce hareng au goût ranci était tellement difficile à faire passer que nous décidâmes d’employer les grands moyens et de le noyer dans une bonne rasade de whisky que nous prenions toujours la précaution d’avoir à bord, considérant que le whisky fait partie intégrante de la trousse à pharmacie et que c’est par négligence coupable que les Pouvoirs Publics n’ont pas pris la peine de le lister parmi la nomenclature des produits pharmaceutiques obligatoires à bord de tout navire qui se respecte.

C’est en nous levant dès potron minet et en nous dirigeant vers les toilettes de la marina que nous vîmes que les plaisanciers, eux aussi déjà levés, marchaient la tête en l’air en regardant le ciel. Bizarre, bizarre que pouvait-il bien se passer ? un changement de temps subit, une anomalie céleste ? Plus certainement les effets du whisky car nous avions dû nous y reprendre à plusieurs fois pour faire passer le goût du hareng.

C’est en suivant leur regard que nous comprîmes ce qui se passait : il manquait un bout de soleil ! Une éclipse de soleil dans un ciel pur. C’était un beau spectacle mais néanmoins en bons marins héritiers des civilisations grecque et romaine, nous ne pouvions pas partir ainsi sans consulter les oracles, aucun marin grec de l’Antiquité ne l’aurait fait. C’eût été prendre des risques considérables pour le cas où les Dieux étaient ce jour-là courroucés.

Nous passâmes donc un coup de portable à la Pythie à Delphes pour connaître son oracle. Elle reçut notre appel très aimablement quoique nous comprenions difficilement ce qu’elle disait tant elle mâchonnait des plantes hallucinogènes et respirait en même temps les effluves volcaniques délétères qui montaient du sol.

Finalement, après lui avoir fait répéter plusieurs fois son oracle et dans un bref instant de lucidité, elle nous assura que les Dieux étaient avec nous, que simplement il y a avait là haut une brouille passagère entre le soleil et la lune mais que nous n’étions pas concernés.

C’est ainsi que nous levâmes l’ancre et firent route vers Nieuport où nous arrivâmes quelques heures plus tard après un voyage sans encombre mais tout de même inquiets que la brouille là-haut dégénère et que nous en fassions les frais.

Paul COJEZ

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