Des Hommes des Bateaux…

Par Didier Ruffin et Paul Cojez

L ‘accueil de ‘’Rêveur de jour’’

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Plusieurs membres de notre association sont allés à la rencontre de nos ‘’baroudeurs des mers’’ : Thibault Feutry et Romain Gaudefroy.

Toutefois ‘’Drago » et ‘’Symbol’’ les attendaient au sud-ouest, mais c’est à l’ouest que la silhouette caractéristique de ce type de bateau est apparue. Leur périple de quatorze mois, effectué sur un cotre de 11 mètres en acier, Les a conduits de la Malaisie à notre côte d’opale.

Ils ont traversé l’océan Indien et deux fois l’océan atlantique.

Familles et amis leur ont réservé un accueil grandiose. Notre Président Paul Cojez a prononcé un discours élogieux auquel nos deux ’’ ingénieurs navigateurs’’ ont été sensibles.

Leur bateau ‘’Rêveur de jour’’ semble en pleine forme, seule la couleur Rouge de la coque a légèrement pâli. Ce voilier est à vendre, si l’aventure hauturière vous tente…

Les bateaux qui ont laissé leur empreinte dans la mémoire des Boulonnais.

André LECAILLE

LA GARANCE :

D’une longueur de 28 mètres hors tout et d’une largeur de 6,00 mètres, d’une jauge brute de 95 tonneaux, propulsé par deux moteurs de 1200 chevaux, insubmersible, ce navire fut construit aux chantiers Amiot à Cherbourg et lancé en 1968.

Il fut affecté à Boulogne sur Mer sous la direction des Affaires Maritimes. Sa silhouette particulière avec son berceau arrière pour le lancement rapide de son annexe et sa couleur de bateau de guerre le faisaient reconnaître de loin par les pêcheurs et les plaisanciers locaux. Sa vitesse était de 15 nœuds et il était muni de puissantes pompes qui lui permettaient d’assister efficacement un bateau victime d’une voie d’eau.

Il séjourna à BOULOGNE de 1968 à 1985 et a assisté durant ces années de nombreux navires sauvant un millier de personnes.

On se souvient des patrons qui se succédèrent à la barre pendant ces dix sept années, se relayant par bordées, la Garance étant toujours prête à appareiller : MM.REBEYROTTE, LEFORT, A.LECAILLE, M.SAILLY et JP.CHAUMARD. Le patron A.LECAILLE a commandé la Garance, sans discontinuer, de son lancement à son désarmement.

La Garance est désarmée à BOULOGNE en 1986, amarrée au Bassin Napoléon, puis reléguée au Petit Port où elle agonisera tristement jusqu’en Août 1989 avant d’être démantelée par les ferrailleurs.

Personne à BOULOGNE ne l’a oubliée, son ancien patron André LECAILLE non plus, maintenant à la retraite, que l’on peut voir souvent se promener sur les quais du Port cherchant du regard son cher bateau disparu.

Soucieux de conserver le contact avec le milieu maritime et dans la tradition de solidarité des gens de mer, c’est ce même André LECAILLE qui met son savoir à la disposition des plaisanciers, un jour par semaine à la Maison des Gens de Mer, pour leur apprendre les règles de navigation et de sécurité poursuivant ainsi la mission d’assistance à laquelle il s’était dévoué.

Garance_50 Paul COJEZ

UNE NOUVELLE AVENTURE, UN AUTRE BATEAU.

Black… Le Mirror

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La traversée Calais–Douvres en catamaran, fut un peu houleuse et même pénible pour certains. Persuadé que le fait de devoir à nouveau franchir le « channel » le soir pourrait perturber l’ambiance de cette randonnée attendue et pleine de promesses, il était de mon devoir de marin de rassurer. (est- ce que le fait d’habiter au bord de la mer fait de vous un marin ? pas sûr…) « Ce soir, nous aurons les vagues aux trois-quarts arrière, le bateau bougera beaucoup moins » dis-je, avec beaucoup de conviction.

Nous mîmes pied sur le sol de sa majesté la reine et longions une petite plage abritée par la rade quand quelque chose de curieux, de jaunâtre, en partie enfoncé dans le sable, stoppa net notre pas pourtant prometteur.

- On dirait une armoire.
- C’est un peu comme une barque.
- Un peu seulement !
- En tout cas, pour repeindre, pas besoin de poncer.
- C’est même sablé…

« C’est un mirror » dit Philippe, satisfait d’ajouter : « Petit dériveur des années soixante en contre-plaqué. J’ai gardé le souvenir d’une grand-mère et son petit fils régatant en fin d’après midi à cet endroit. J’en suis d’autant plus certain que je possède une maquette commémorative de ce bateau. » « C’est la vérité. » dit Régine son épouse, d’un ton peu enthousiaste.

Cette randonnée se passa bien, mais sous une pluie fine et un vent soutenu. Ces anglais sont excessifs, c’est chaleur torride (rarement) ou temps pourri, pourtant ces périples sur le sol britannique nous laissent d’excellents souvenirs du style « Kelly kettle » ou bouilloire anglaise écologique… les initiés s’en souviennent.

Au retour, personne ne fut malade et Philippe nous parla à nouveau du Mirror : « C’est le résultat d’un concours organisé par un journal anglais, le Daily mirror. Il fallait concevoir un petit dériveur léger, bon marché, facile à construire par un amateur, assez stable en mer pour deux à trois personnes. Quelqu’un a proposé ce plan très astucieux et a gagné le concours. Je possède le modèle réduit au1/4, millésimé et construit en l’honneur du 10 000ème bateau de la série. » Régine ajouta : « Il a acheté cette œuvre d’art coûteuse et encombrante à une époque où nous manquions de place et d’argent… » Quelques jours plus-tard, Philippe me montra sa fameuse maquette. Je l’ai trouvée superbe et très finement réalisée. « Peux-tu me la prêter quelques jours ? Je vais essayer de la copier. »

C’est en construisant le modèle à la même échelle que j’ai compris à quel point la conception de ce bateau était géniale. Il avait toutes les qualités exigées pour le concours mais faisait preuve de subtilités : certaines pièces ayant plusieurs fonctions (support de pied de mat, renforts de fond intérieurs et extérieurs quand on tire le bateau sur le sable). Le contre-plaqué de 3 millimètres a beaucoup de caractère et ne se laisse pas courber facilement et j’ai du ruser bien souvent pour maintenir mes collages. J’ai bricolé tous les soirs pendant un mois et, sans être aussi beau que l’original, le résultat était correct à l’exception d’une petite cloison verticale interne que j’ai oubliée. Elle est pourtant très importante puisqu’elle soutient la base du pied de mât.

Philippe me fit cadeau d’un jeu de voiles rouges qu’il avait en double. L’intérieur fut verni et la coque reçu une peinture noire du plus bel effet.

J’étais tellement sous le charme de ce bateau, que je l’ai baptisé : Blackburn.

Howard Blackburn était un marin peu ordinaire, de la nouvelle Ecosse, qui pêchant la morue sur les bancs de Terre-Neuve dans un doris (petite barque) avec un autre marin, fut écarté du grand bateau qui les accompagnait par une soudaine tempête de neige. Son camarade d’infortune mourut rapidement de froid. Blackburn eut les mains et les pieds gelés. Quelques jours plus tard, le doris fit côte. Howard survécut, gravement handicapé par l’amputation de tout ses doigts (mains et pieds). Son caractère trempé et sa volonté extraordinaire lui permirent, avec ses moignons de construire un voilier en bois de neuf mètres et, peu de temps après, traverser l’Atlantique en solitaire et sans doigt…

Une telle leçon de courage me laisse perplexe.

Philippe et moi comparions nos maquettes quand une idée me vint : trouver un Mirror !

En Angleterre, pourquoi-pas, mais rouler à gauche avec une remorque…, et puis je ne suis pas sûr qu’un vrai british accepterait de vendre un Mirror à un français malmenant à ce point la langue anglaise. Comme deux enfants, Philippe et moi, nous nous mimes à la recherche du bateau prodige sur internet. J’ai pris contact avec un bordelais qui venait justement d’en acheter un, il refusa catégoriquement de me le vendre, ceci ne fit qu’attiser mon envie d’en posséder un. Quelques jour plus tard, Philippe en trouva un, mais à Valence me dit-il d’un air dépité. Il en fallait plus pour me décourager ; 1800 km aller et retour, c’est faisable ! Le vendeur m’expliqua qu’il avait acheté ce bateau dans une vente aux enchères, pour initier sa fille à la voile, sur le lac de Valence. Celle-ci n’était pas rassurée lorsque le bateau prenait de la gite.

Le prix me paraissait raisonnable. Je l’appelai à nouveau :

- Il ne vous arrive pas de remonter sur Paris ?
- Non, mais dans un mois, je vais assister à un mariage en Normandie.
- Excellent, dis-je.
- Je le mettrai sur le toit de la voiture.
- Quelle voiture avez vous ?
- Une Golf à compresseur.

Mon sang ne fit qu’un tour, une telle distance à faible vitesse ; il perdra patience et le bateau souffrira, sa structure ne résistera pas à la pression de l’air ! J’ai tellement insisté, qu’il a accepté de prendre sa Clio et sa remorque. Le rendez-vous fut fixé à Yvetot.

Un ami me prêta sa remorque et puis très « ceinture et bretelles », je l’ai chargée de quelques planches, scie, outils, la totale… Tout ce qui, selon mon épouse n’allait pas servir, en route pour la Normandie.

La vente fut très vite conclue, et mon vendeur, s’il était sympathique, n’était pas un grand bricoleur. Je lui demandai les morceaux de bois qui avaient servi au transport, il me donna un peu confus deux fines baguettes cassées qui n’avaient du résister longtemps (le liston du Mirror avait bien frotté sur la remorque). J’ai fait alors ce qu’on appelle un coup de bluff. En quelques secondes, je mesure la largeur du bateau, coupe avec ma scie neuve trois vraies planches, les fixe sur les bords. Nous chargeons le bateau retourné puis le mât, la bôme, le reste sera mis dans la voiture. Quatre sangles maintiennent l’ensemble : c’est bon, en cinq minutes…

- Vous êtes un rapide, me dit-il, un peu médusé !
- Je n’aime pas perdre mon temps dis-je, d’un ton faussement détaché.

Je voulais frapper fort et avais longuement réfléchi à la méthode… Ma femme ne dit rien, habituée à mes petits plaisirs de ce genre !

Le retour vers Boulogne se passa sans problème. Le lendemain matin, c’est la revue de détail : inspection des voiles, mât, etc… Le bateau était en bon état général à l’exception d’une fente de dix centimètres sur le fond, dont j’avais remarqué la réparation moyennement réalisée. Ma surprise fut grande, quand je pus en une seconde décoller l’ensemble, fibre et résine, sans le moindre effort ! Quel olibrius n’avait pas enlevé le vernis avant de stratifier ? je ne le saurai jamais. Ce trou de cinq millimètres de large permettait de bien voir de l’autre côté… Un film de plastique sur une cale de bois fixée sous le bateau, il faut combler la fente avec de la colle Araldite à prise lente en position horizontale. Deux couches de stratifié sont appliquées après un ponçage soigné et cette fois jusqu’au bois ! La coque fut, comme la maquette, recouverte de peinture noire, spéciale milieu marin, et baptisée comme il se doit « Blackburn ». . Pour aller de chez moi à la plage (5 km), il me fallait une remorque, pourquoi pas une classique assez grande, en allongeant le timon, ce serait parfait et même polyvalent. Après

une difficile réflexion de quelques jours (non sans m’alimenter un peu quand-même), je me suis souvenu que Bruno souhaitait vendre la sienne… Le prix fixé, j’allai chercher l’objet rare (on ne vend pas souvent une remorque). Dans son garage, le regard vague, Bruno me dit :

- On ne peut pas dire qu’elle ai eu beaucoup de chance ; transformée pour charger des vélos, elle n’a jamais servi, elle va maintenant transporter un bateau qui coulera à sa première sortie…
- Tu plaisantes ?
- Non , je le vois comme ça dit-il d’un ton prémonitoire…

Enfin, le grand jour arriva, mais gréer un Mirror n’est pas simple, le houari se mérite. Le précédent propriétaire m’avait d’ailleurs confié qu’il n’était pas certain de le faire correctement. Sous un beau soleil et un vent de force trois, Blackburn quitta la plage de Boulogne, elle n’en avait peut-être jamais vu un de Mirror.

C’est vraiment enchanté par sa stabilité et sa maniabilité que je regagnai la terre ferme en toute fin d’après-midi, non sans avoir pensé aux prévisions heureusement fausses de Bruno…

En dégréant, j’ai réalisé que j’avais perdu de vue l’inscription de mon dériveur aux affaires maritimes, c’est obligatoire.

- Le Mirror n’est pas reconnu en France, il faudra le faire homologuer.
- D’accord dis-je, avec un grand sourire.
- Attention, ce n’est pas simple me dit-il, il faut nous fournir : l’acte de vente, l’identité du constructeur, un plan très précis du bateau avec une coupe des caissons remplis de mousse qui assurent la flottabilité. Il faudra le faire jauger par la douane et ensuite le couler…

Le couler ! drôle d’idée, quel coup sur la tête je venais de prendre, à vous décourager de rester dans la légalité !

- C’est faisable, ajouta gentiment l’inspecteur…

Les caissons des voiliers anglais sont vides, c’est à dire remplis d’air. Le fait est, qu’en y mettant du polystyrène expansé, la sécurité se trouve nettement améliorée, oui mais comment faire ? Il faut aménager des trappes de visite de grande taille, découper au fil chaud 450 litres de polystyrène, les introduire dans les caissons et combler le vide restant avec de la mousse de polyurethane. C’est vite dit, mais très long à réaliser.

C’est à Dunkerque qu’il faut faire jauger les « navires ».
- Où est votre voilier ? me demande le douanier spécialisé dans les calculs complexes de la jauge.

- dans votre parking, sur sa remorque, derrière la Clio grise, là devant !
- Il est tout petit, me dit-il
- Il a trente cinq ans, il ne grandira plus maintenant.
- Ma dernière jauge était un pétrolier de 280 mètres, et juste avant, un magnifique voilier français de quinze mètres. ( dont il me montra les plans )
- Je suis désolé de ne pouvoir faire plus grand !
- Il a l’air sympathique votre petit bateau…

Toutes les mesures furent prises et après des opérations bien compliquées, l’homme de l’art m’annonça : « 0,52 tonneau, c’est tout petit et, ce qui ne gâte rien, c’est gratuit… »

Retour à Boulogne :

- Vous avez le choix, me dit l’inspecteur des Affaires Maritimes, pour le test de flottabilité : la Liane (rivière de Boulogne peu appétissante) ou la baie de la Slack à marée haute (cadre magnifique à Ambleteuse) .

Je pris sans hésiter l’option Ambleteuse pour la semaine suivante. Bien avant l’arrivée de l’inspecteur, tout était prêt : le bateau à l’ancre dans 1,30 m d’eau, sur le rivage, les poids en fonte, alignés dans l’ordre, un pèse-personne pour une éventuelle vérification. En combinaison de plongée (l’eau, en octobre, est déjà bien froide chez nous !), je mis les poids à bord puis commençai le remplissage :

- Test réussi, me dit l’inspecteur, mais vous ne pourrez pas le vendre avant 5 ans.
- Si vous saviez le mal que j’ai eu à en trouver un, je n’ai pas du tout l’intention de le vendre !

Que ce soit par les Affaires maritimes ou le service des douanes, j’ai toujours été bien conseillé et très aimablement reçu.

Le Mirror permet de naviguer en solitaire avec la grand-voile seule, à deux, en ajoutant le foc (il y a deux emplacements de pied de mât), à la rame, et même avec un moteur de faible puissance, bien-sûr ! Sa forme rappelle un peu celle des doris, celui de Blackburn par exemple ! Ses voiles rouges style vieux gréement houari, sa coque noire, attirent toujours les regards, et c’est souvent que l’on me demande : « C’est quoi votre bateau ? ». Je réponds toujours la même chose : « Un Mirror, c’est un bateau anglais très agréable, si attachant, qu’il m’arrive quelquefois de lui parler, beaucoup trop rare en France. » Le Mirror mesure 3,30 m de long, 1,40 m de large, pèse 60 kg. Il y en a 71.000 dans le monde.

Régates de ‘’ Mirror’’ en Tasmanie. Copyright Didier RUFFIN

PETITES AVENTURES MARITIMES

Un cadeau de ma petite amie de l’époque a eu des conséquences sur mes loisirs futurs, un livre de poche extraordinaire…les navigateurs solitaires de Jean Merrien. Un grand navigateur Jean Merrien, non, pas vraiment, mais il a su, mieux que quiconque développer cette sensibilité : avancer sur l’eau grâce au vent, en tenant un morceau de tissu tendu entre un bout de bois et un cordage (je n’ai pas dit corde…) Je le cite : le plaisancier est un être bizarre, qui paie très cher en argent et en soucis, le plaisir de trembler en mer. Car il tremble sans cesse, pour son bateau, pour ses compagnons, pour lui, pour son honneur. Il est assez commun d’y ajouter : La voile ; le moyen le plus lent, le plus cher, le plus inconfortable, le plus compliqué, quelquefois-même, le plus risqué, d’aller d’un point où l’on est bien, à un autre où l’on a rien à faire .Bref, c’est aussi un excellent moyen de perturber un couple. Jean Merrien résume avec beaucoup d’humour les aventures des premiers navigateurs solitaires, une belle brochette de fêlés, de gens sérieux, de pionniers de la voile, mais de cette voile à notre portée. Les grands voiliers ; trois mats, goélettes qui déplacent les foules, et autres trimarans géants hypersponsorisés ne sont pas ma préoccupation première. Ce sont les petits bateaux qui me passionnent. Je connaissais bien sûr, Tabarly, Moitessier, et autres mangeurs d’écoutes, mais j’étais tenté par des aventures un peu plus modestes, on peut même supprimer le mot’’ aventures’’ qui me gêne un peu. Suis-je quelqu’un de raisonnable ou de trouillard ? J’achetai prudemment un livre d’initiation sur la voile qui fut lu et bien plus que ça, tout l’hiver ! Que c’est agréable de border, de virer lof pour lof, de tracer sa route… dans son lit, de refermer le manuel en se disant : je verrai la réduction de voilure demain, de s’endormir en lovant l’écoute de grand-voile, ce sont des moments merveilleux qu’on aimerait prolonger, mais on ne peut pas toujours fantasmer. Il faut passer à l’acte sinon, le rêve s’étiole.

Le Vaurien.

Au printemps, j’achetai un Vaurien d’occasion, superbe, en bois verni avec des voiles rouges. Le Vaurien semblait être le plus stable et aussi le moins cher pour faire ses premiers ronds dans l’eau. Mon frère accepta d’être mon équipier pour le grand jour. Temps gris, force 2 sud- ouest, nous avions décidé de ne pas nous éloigner de plus de 300 mètres. Dans le cas où nous ne contrôlerions plus la situation, nous pourrions toujours jeter l’ancre et attendre tranquillement que la mer baisse. Le matin gris choisi, c’était mûrement réfléchi, nous ne voulions pas nous donner en spectacle. Avec une légère brume…non , nous ne voulions pas de badauds, par contre un ou deux sauveteurs, on ne sait jamais ! Tout se passa bien, les virements de bord, le près, même le vent arrière réputé difficile, ne nous posa pas de problème. Il faut quand même préciser que la rade de Boulogne, ressemblait ce jour-la à un lac. IL faut penser à regagner la plage dis-je, mais pas avant d’avoir chanté : « Nous irons à Valparaiso » que le peuple du Chili nous le pardonne… Mettre le bateau sur la remorque ne fut pas facile, celui-ci semblait s’agripper au sable, il ne voulait pas rentrer, et visiblement la remorque, sa complice, ne mettait pas beaucoup de bonne volonté pour remonter les 300 mètres de sable, qui lui-même, se faisait le plus mou possible. Cette coalition tempéra légèrement notre enthousiasme. Des débuts réussis dans une nouvelle discipline nous laissent de bons souvenirs. Les sorties qui suivirent furent un peu plus agitées. Un dimanche fut fertile en émotions, une rafale de vent coucha le bateau, mon frère se lança en arrière, ses pieds ratèrent les sangles, il fit un plongeon remarquable, me laissant seul pour tenir le dériveur. Celui-ci n’étant pas décidé à chavirer ce jour là, je pus le mettre à la cape et mon frère eut vite fait de remonter à bord. Le port du gilet de sauvetage était la règle, ça l’est toujours sur mes petites embarcations. J’avais particulièrement révisé la cape qui permet de stopper le bateau et de dériver doucement foc à contre. En fin de journée, quand arriva le moment pénible de remonter la plage (marée basse) il me vint une idée ; géniale ou saugrenue ? : attacher le bateau très en arrière sur la remorque pour soulever l’avant celle-ci sans effort. Je laissai les voiles en place et les bordai correctement, le démarrage fut au dessus de mes espérances, mon frère tenait le timon en courant et j’appuyai sur le coté au vent du bateau .Nous venions de réinventer le char à voile. Les promeneurs étaient en admiration, ils n’avaient jamais vu un voilier aller si vite sur la plage. Un pêcheur, qu’il soit maudit, avait fait un grand trou pour attraper des vers de sable, ne l’ayant pas vu, je me suis étalé en lâchant le bateau, évidemment notre attelage en a profité pour se coucher lourdement , mettant fin à notre démonstration. Des passants accoururent pour nous aider à relever l’ensemble. Je sentais que ça allait mal finir me dit un vieux monsieur, vous alliez beaucoup trop vite ! Ils nous proposèrent un coup de main, dans la mesure où nous affalerions les voiles. Nous acceptâmes, mais l’image de ces sexagénaires galopant à coté du Vaurien me traversa l’esprit… « Une journée comme je les aime » dis-je, au bord des larmes, et nous partîmes mon frère et moi dans un fou rire qui surprit d’abord, puis gagna notre entourage. Nous les remerciâmes en leur promettant d’être plus traditionnels dans nos remontées de plage. Un bateau est fait de bois, de vis, de tissu pour les voiles, si on ne peut parler de vie bien sur ! je lui concède une certaine personnalité, celui- ci avait même du caractère, et m’inquiétais depuis quelque mois. Il avait commencé par décourager des équipiers pourtant pleins de bonne volonté, devenait exigent : il fallait refaire le verni intérieur et extérieur tous les ans et recoudre des voiles apparemment en bon état. Un bon coup de bôme me fit comprendre que nous nous dirigions vers la séparation. Je ne supportais plus ses mises à l’eau laborieuses et trouver un équipier devenait difficile. Ce ne fut pas un abandon total, je me suis levé à 3 heures du matin, une nuit de tempête, sous la pluie, pour attacher un bloc de béton au vent de la remorque. Le lendemain, beaucoup de bateaux gisaient sur le bitume du parking, mat cassé et liston arraché. Une annonce dans les clubs locaux me permit de vendre rapidement mon vaurien. J’étais sans bateau et une idée me vint : faire un stage de voile au yacht club de Boulogne. Cela me permettrait d’essayer d’autres dériveurs, de faire la connaissance des membres que je voyais peu, étant donné ma pratique autodidacte de la voile. Ces stages laissent généralement de bons souvenirs, et il m’arrive d’y penser avec un brin de nostalgie.

Le stage de voile.

Après un peu de théorie, en route ! Ou plutôt en mer ! Sur une caravelle, bateau mythique et toujours recherché, sur lequel nous étions sept, la mer était un peu nerveuse. A chaque virement de bord, c’était l’anarchie, certains oubliaient de changer de côté, d’autres n’en voyaient pas l’intérêt et ne bougeaient pas, le chef de bord qui, exerçait pour la première fois, finit par désigner ceux qui devaient ‘tenir ‘ le bateau, mais quelques erreurs dans les prénoms mirent en évidence la confusion qui régnait à bord et surtout la stabilité de notre embarcation, merci Monsieur Herbulot (l’architecte de la caravelle). Pour garder le moral et, une bonne ambiance à bord, il faut dérider les marins ; ordre du chef : Nadine, jette un seau d’eau sur la marotte toutes les cinq minutes environ, pour la refroidir, la marotte étant la partie avant tronquée du bateau, et Nadine s’exécuta…La plaisanterie la plus dure ce jour là : nous rentrions vent arrière, à proximité de la plage, ordre fut donné à Laurence de sauter à l’eau et de tenir le bateau face au vent mais , malgré les apparences, il y avait encore plus de 2 mètres d’eau et la pauvre fille fut pour le moins surprise ! virement de bord, nous repêchâmes la malheureuse qui prit très bien la chose. Il y avait aussi Sylvie, très dynamique, qui mettait une super ambiance au sein du groupe. Je fus aussi témoin d’un fait remarquable : un jour de vent assez fort, une Caravelle a raté un virement de bord (manque à virer) à proximité des gros cailloux, les stagiaires, n’écoutant pas les ordres du moniteur, sautèrent tous à l’eau. Une magnifique vague souleva l’ensemble : bateau et chef de bord, et les déposa en équilibre au sommet d’un énorme rocher, faisant le bonheur des amateurs de photos insolites. Il n’y eut qu’un trou dans la coque, mais on lui fit le reproche de trop flirter avec la côte ! L’équipage désobéissant fut tout simplement pendu haut et court, comme le veut la tradition. Plusieurs voiliers 4.20 et autres Jet et 4.70 furent essayés, mais ces dériveurs en double ne réglaient pas mon problème d’équipier, par contre, ils sont en polyester, il n’y a pas d’entretien C’est vraiment par hasard que j’ai découvert l’Apache du chantier la Prairie. Il mesurait 3.26 mètres portait 7.10 m2 de voilure et surtout était suffisamment léger pour que je puisse le mettre à l’eau tout seul. Je négociai la pose de deux taquets coinceurs pour le foc et le petit Apache orange et blanc fut déposé avec douceur sur ma remorque. Quel sentiment de liberté procure la navigation en solitaire, plus de crainte de faire plonger l’équipier, on est responsable que de soi… Tout le club m’avait surnommé l’indien…j’avais mon petit succès. La particularité de l’Apache était de refuser de dessaler (chavirer) même avec un vent soutenu, je bordais la grand-voile, il gîtait puis passait sur sa barre (se mettait face au vent). C’était certes sécurisant, mais j’avais l’impression que c’était lui qui commandait. Le safran était petit, j’en fabriquai un autre de surface plus importante, cela ne changea strictement rien ! Quel têtu c’était. Sauf à se mettre au rappel sous le vent, ce qui n’est pas ordinaire, pas moyen de l’envoyer au tapis. Son grand frère le Zef se comporte paraît-il, de la même façon. Ce petit bateau m’a permis de naviguer souvent, et je pouvais occasionnellement emmener un passager. Il n’était toutefois pas possible de régater avec ce voilier et cela commençait à me titiller. Il était temps de passer à autre chose, une annonce fut mise dans un mensuel national : pas de réponse, une autre dans la Voix du Nord. Un monsieur à l’accent campagnard prit rendez-vous. Agé et vêtu d’une blouse grise, il examina l’Apache sans dire mot et sorti une énorme liasse de billets. Il commença à compter mais s’arrêta malheureusement à la somme convenue et me demanda de l’aider à charger le bateau dans son camion. C’est pour mon petit fils me dit-il. J’ai appris par la suite, qu’il possédait un lac assez grand, dans la région. Il existait à l’époque, 3 dériveurs de régate en solitaire, le Finn pour un barreur de plus de 90 kg, la Yole ok pour les plus de 70 kg, il ne me restait que le Moth Europe, prodige de précision. Le plus esthétique des trois était la Yole ok. Un artisan boulonnais, Monsieur Mombaillard, construisait des Vauriens et des Yoles d’une telle beauté que je trouvais criminel de mettre ces merveilles dans l’eau de mer. Parlons du Moth, 3,35 mètres de long, 7 m2 de surface de voile et surtout 45 kg, les moins courageux apprécieront. Il n’a qu’un défaut… sur lequel, nous reviendrons. Une occasion se présente à Dunkerque, tout colle ! Je propose d’aller le voir et éventuellement le ramener ce dimanche. Deux jours avant… catastrophe, le gars m’appelle : le bateau a pris un coup de remorque dans le parking, il y a un trou de vingt centimètres au niveau d’un caisson étanche ( ce qui est plus grave car inaccessible par l’intérieur ).Il y a un Dieu de la réparation à Boulogne et il me garantit la faisabilité et aussi le coût sans même voir les dégâts. Le prix du Moth fut revu sensiblement à la baisse et le Dimanche, je mis le cap sur Dunkerque. Tout est conforme a la description du propriétaire, même le trou dans la coque ! Nous chargeons le blessé sur la remorque et juste avant de nous séparer, il me dit : ‘’Pensez à bien vous baisser pendant les virements de bord, la bôme est basse et j’ai eu 5 points de suture le mois dernier… ‘’.Voila, vous savez tout, sur le Moth, il faut se mettre à plat ventre, pour ne pas être sérieusement ‘’décoiffé’’ par la bôme. Parfaitement réalisée, la réparation était invisible. J’ai fabriqué une remorque de mise à l’eau en aluminium, la marée basse ne me faisait plus peur. Je n’ai jamais brillé en régate, et les départs donnés avec une heure ou deux de retard, quand il n’y avait pas de changement de parcours qui décalait encore celui-ci, ont fini par me décourager. Le bateau par contre, très fin dans les réglages, me donna beaucoup de plaisir.

copyright Didier Ruffin.

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